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Marcel Crozet / OIT

Le monde du travail et l'Agenda 2030 : bilan après dix ans

Lorsque la communauté internationale a adopté les Objectifs de développement durable il y a dix ans, elle s'est engagée à les atteindre tous d'ici 2030. À moins de cinq ans de l'échéance, les données de l'OIT montrent qu'il reste encore beaucoup à faire pour tenir cette promesse.

Il y a dix ans, la communauté internationale a adopté les Objectifs de développement durable en s’engageant à ne laisser personne de côté d’ici 2030. À moins de cinq ans de l’échéance, les dernières données de l’OIT dressent un bilan mitigé. Sur plusieurs fronts, les progrès ont été lents, inégaux, voire ont complètement marqué le pas. Voici ce que révèlent les chiffres.

Avoir un emploi ne suffit pas pour sortir de la pauvreté

En 2025, 284 millions de travailleurs — soit 7,9 % de la population active mondiale — vivaient dans l'extrême pauvreté, avec un revenu inférieur à 3 dollars (PPA) par jour. La persistance de la pauvreté au travail montre bien que l'emploi à lui seul ne garantit pas la sécurité économique.

Le taux mondial a baissé de 3,1 points de pourcentage depuis 2015, mais les disparités régionales restent importantes. En Afrique subsaharienne et dans les pays les moins avancés (PMA), environ 40 % des travailleurs sont encore des travailleurs pauvres, soit à peine 2 points de pourcentage de moins qu'en 2015. Dans les pays en développement sans littoral (PDSL) et en Océanie, près d'une personne active sur trois vit dans l'extrême pauvreté.

La situation des jeunes est particulièrement préoccupante. Les jeunes âgés de 15 à 24 ans ont deux fois plus de risques que les adultes d’être des travailleurs pauvres. En Afrique subsaharienne, près de la moitié des jeunes ayant un emploi entrent dans cette catégorie, ce qui montre que l’accès à l’emploi est une condition nécessaire mais insuffisante pour sortir de la pauvreté.

Plus de la moitié des travailleurs dans le monde travaillent encore dans le secteur informel

En 2025, 57,9 % de la population active mondiale occupait un emploi informel, un chiffre pratiquement inchangé par rapport aux 57,4 % enregistrés en 2015. Dans les PMA, le taux d'emploi informel s'élève à 88,6 %, soit une baisse à peine perceptible par rapport aux 90,0 % d'il y a dix ans. En Afrique subsaharienne, elle s'élève à 87,6 % ; en Asie centrale et en Asie du Sud, à 83,9 %.

L'emploi informel se caractérise généralement par l'absence de protection sociale, de garanties juridiques, de congés maladie et d'autres protections habituellement associées à un emploi régulier. L'évolution limitée de ces chiffres au cours de la dernière décennie témoigne de la nature structurelle de l'informalité sur de nombreux marchés du travail.

Les femmes gagnent moins, occupent moins de postes de direction et les écarts persistent

Considérés conjointement, ces deux indicateurs brossent un tableau cohérent de la place qu'occupent les femmes dans le monde du travail.

En 2025, les femmes gagnaient 52,4 % du revenu total du travail des hommes à l'échelle mondiale, contre 49,4 % en 2015. Cet écart reflète non seulement les différences de rémunération, mais aussi un taux d'emploi plus faible chez les femmes ainsi que leur concentration dans des secteurs et des postes moins bien rémunérés. Plus précisément, parmi les salariés, les femmes gagnaient en moyenne 78 cents pour chaque dollar gagné par les hommes chaque année.

Par ailleurs, alors qu’elles représentaient 40,1 % de la population active, les femmes occupaient 30,5 % des postes de direction à l’échelle mondiale en 2025, contre 26,9 % en 2015. Au rythme actuel, la parité entre les sexes dans les postes de direction reste une perspective lointaine. En Asie centrale et du Sud, la part des femmes dans les postes de direction a reculé au cours de la décennie, passant de 15,1 % en 2015 à 11,6 % en 2025. En Asie occidentale et en Afrique du Nord, les femmes occupent moins d’un poste de direction sur cinq.

Parmi les facteurs qui contribuent à cette situation, on peut citer l'inégalité d'accès à l'éducation et à la formation, la charge disproportionnée que représente le travail de soins non rémunéré, l'opacité salariale et la mise en œuvre insuffisante des cadres de lutte contre la discrimination.

Un jeune sur cinq est en situation de NEET et cette proportion est à nouveau en hausse

La part mondiale des jeunes qui ne sont ni employés, ni scolarisés, ni en formation (NEET) a légèrement augmenté, passant de 19,9 % en 2024 à 20,0 % en 2025, et devrait atteindre 20,2 % d’ici 2027. Cette évolution fait suite à un récent creux de 19,7 % enregistré en 2023, la tendance s’orientant désormais dans la mauvaise direction.

Derrière ce chiffre global, 4 millions de jeunes supplémentaires se sont retrouvés en situation de NEET rien qu’en 2025. En Asie occidentale et en Afrique du Nord, plus d’un jeune sur quatre est globalement en situation de NEET. Une exclusion précoce et prolongée du marché du travail et du système éducatif a des répercussions durables sur les parcours professionnels.

Les jeunes femmes sont touchées de manière disproportionnée. À l'échelle mondiale, elles ont deux fois plus de chances que les jeunes hommes d'être en situation NEET. En Asie centrale et en Asie du Sud, ce rapport passe à quatre pour un.

La moitié de la population mondiale n'est pas couverte par la protection sociale, laissant de côté des milliards de personnes

Pour la première fois, plus de la moitié de la population mondiale (52,4 %) bénéficie d’au moins une prestation de protection sociale, contre 42,8 % en 2015. Malgré ces progrès, 3,8 milliards de personnes restent totalement dépourvues de protection.

La couverture varie considérablement selon le niveau de revenu. Les pays à revenu élevé se rapprochent de la couverture universelle, avec un taux de 85,9 %, tandis que les pays à revenu intermédiaire supérieur affichent un taux de 71,2 %. Les pays à faible revenu, en revanche, n'atteignent que 9,7 %, un chiffre qui n'a pratiquement pas évolué depuis 2015, et les pays à revenu intermédiaire inférieur couvrent 32,4 % de leur population.

Les écarts sont particulièrement marqués pour certains groupes. Seuls 28,2 % des enfants dans le monde perçoivent des allocations familiales ou des prestations pour enfants. À peine 16,7 % des chômeurs bénéficient d’allocations de chômage en espèces. La couverture effective des femmes est inférieure à celle des hommes (50,1 % contre 54,6 %). Les pays à faible revenu ne consacrent que 2,0 % de leur PIB à la protection sociale, contre 24,9 % dans les pays à revenu élevé.

La part du travail dans l'économie est en baisse

Une tendance moins visible mais aux conséquences profondes : la part du PIB revenant aux travailleurs — plutôt qu’au capital — a diminué. La part mondiale du revenu du travail est passée de 53,0 % en 2015 à 52,6 % en 2025, ce qui équivaut à environ 196 dollars américains (PPA) de moins par travailleur et par an.

Le revenu du travail constitue la principale source de revenus pour la plupart des ménages. Lorsque les gains de productivité profitent de manière disproportionnée au capital plutôt qu’aux salaires, la répartition de la croissance devient plus inégale. C’est en 2023, pendant la période d’inflation qui a suivi la pandémie, que le recul a été le plus marqué. Des données plus récentes laissent entrevoir une reprise partielle, les salaires réels ayant commencé à rattraper leur retard dans certaines régions, même si la tendance sur l’ensemble de la décennie reste celle d’une érosion modérée.

Le respect des droits du travail s'est détérioré

L'indicateur 8.8.2 des ODD mesure le respect, au niveau national, des droits à la liberté syndicale et à la négociation collective sur une échelle allant de 0 (respect total) à 10 (absence totale de respect). La moyenne pondérée mondiale s'est établie à 4,83 en 2024, soit une légère amélioration par rapport à 4,88 en 2023, principalement grâce aux progrès réalisés dans un petit nombre de pays à forte population active, notamment le Bangladesh, l'Indonésie et les Philippines. Le bilan sur dix ans est toutefois moins encourageant : la moyenne pondérée s'est détériorée de 6,4 % depuis 2015, et selon la mesure non pondérée, qui reflète mieux l'ampleur et la gravité des violations, la détérioration atteint 12,9 %.

Entre 2023 et 2024, la situation s’est améliorée dans 11 % des pays et s’est détériorée dans 9 %, mais est restée inchangée dans 80 % d’entre eux. À l’échelle régionale, l’Asie de l’Est et l’Asie du Sud-Est continuent d’afficher les pires résultats globaux, tandis que l’Amérique latine et les Caraïbes ont connu la plus forte détérioration depuis 2015, suivies par l’Europe et l’Amérique du Nord. Les PMA ont connu la plus forte érosion de tous les groupes de revenus au cours de la décennie, même s’ils ont enregistré une légère amélioration entre 2023 et 2024. Lorsque ces droits sont affaiblis, il en va de même pour le dialogue social qui soutient l’élaboration de politiques inclusives, l’égalité salariale et une plus grande stabilité économique.

À propos des ODD et du rôle de l'OIT

L'Agenda 2030 et les 17 objectifs de développement durable ont été adoptés par l'Assemblée générale des Nations unies en 2015 sous la forme d'un appel universel à l'action visant à éliminer la pauvreté, à protéger la planète et à garantir la paix et la prospérité pour tous, avec l'engagement de ne laisser personne de côté.

En tant qu'organisme dépositaire, l'OIT rend compte chaque année à l'ONU de 14 indicateurs des ODD répartis sur 5 objectifs. Bon nombre d'entre eux relèvent de l'objectif 8, qui vise à promouvoir une croissance économique soutenue, inclusive et durable, le plein emploi productif et un travail décent pour tous.

Ce que les données nous révèlent dans leur ensemble

Pris dans leur ensemble, ces indicateurs reflètent des défis interdépendants sur l’ensemble des marchés du travail. La pauvreté au travail, l’économie informelle, les écarts entre les sexes en matière de rémunération et d’accès aux postes de direction, l’exclusion des jeunes, l’insuffisance de la protection sociale, la baisse de la part des revenus du travail et l’affaiblissement de la protection des droits du travail ne sont pas des phénomènes isolés. Une jeune femme occupant un emploi informel en Afrique subsaharienne est concernée par plusieurs de ces statistiques à la fois.

À moins de cinq ans de l'échéance, la tendance observée au cours de la dernière décennie pour plusieurs indicateurs s'éloigne des objectifs de 2030 plutôt que de s'en rapprocher. Il reste à voir comment se dérouleront les dernières années de l'ère des ODD.

Auteurs

  • Marie-Claire est économiste senior au sein de l'unité de production et d'analyse des données du département des statistiques de l'OIT. Elle supervise la collecte de données par le biais du questionnaire annuel de l'ILOSTAT et coordonne les rapports sur les ODD. Elle a été le fer de lance du développement du portail ILOSTAT et supervise actuellement la création de contenu et fait office de rédactrice en chef du blog. Auparavant, elle a occupé des postes à responsabilité au Bureau des statistiques du travail des États-Unis, notamment en tant qu'économiste superviseur et chef par intérim de la division des comparaisons internationales de main-d'œuvre.

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  • Vipasana est statisticien dans l'unité de production et d'analyse des données du département des statistiques de l'OIT.

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  • Dora est spécialiste des indicateurs de relations industrielles au sein de l'unité des statistiques sur les droits, les migrations et les compétences du département des statistiques de l'OIT.

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  • Avichal est responsable technique de la modélisation économique au sein de l'unité de production et d'analyse des données du département des statistiques de l'OIT.

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  • Valeria est spécialiste des statistiques de la protection sociale au sein du Département de la protection sociale de l'OIT.

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